Bialowieza : à la frontière de l’au-delà

Si je ne puis vous livrer, pour le moment*, ici le modeste reportage intitulé « Bialowieza, un sanctuaire unique en Europe » que j’ai eu le bonheur d’écrire sur le village de Bialowieza et sa forêt primaire pour le magazine Paris-Berlin (http://www.parisberlinmag.com/le-magazine, voir post précédent), j’ai eu envie de partager avec vous, cher lecteur, l’état d’esprit dans lequel je me trouve lorsque je séjourne dans cette petite bourgade frontalière avec la Biélorussie. Ambiance…

Les régions frontalières ont quelque chose de fascinant. On est ici et déjà ailleurs. Les repères deviennent flous. On perçoit déjà l’influence de la culture de l’autre. La langue n’est pas tout à fait la même, l’accent est particulier, la gastronomie a emprunté des ingrédients et même des plats au voisin, les traditions sont d’ici et un peu de là-bas aussi. De part et d’autre de la frontière on se retrouve dans une sorte de « no-one’s culture land ». Pas une culture nationale à l’est et à l’ouest de la frontière. Non, une culture métissée, unique, sur une bande de 100 km à cheval sur une ligne que les hommes ont tracée, bon gré mal gré, il y a 150 ou 60 ans, comme pour se séparer.

La région de Podlachie et sa forêt primaire à Bialowieza, aux confins est de la Pologne, n’est pas une frontière. C’est un sas. Un sas vers l’au-delà. Au-delà, ce n’est plus la Pologne. Certains disent même : « Au-delà ce n’est plus l’Europe ». Au-delà, c’est l’inconnue Russie blanche. Au-delà, on parle une autre langue, les rails sont plus étroits, les croix sont autres, le régime politique est… différent. Au-delà, il faut montrer patte blanche et accessoirement un visa. Pour y accéder, il faut attendre des heures incertaines à un poste frontière on-ne-sait-quoi ou je-ne-sais-qui qui donnera le sésame pour franchir la barrière, pour passer de l’autre côté.

Pour arriver à l’est de l’est, dans le petit village de Bialowieza, pas d’autoroute, pas de train. 236 kilomètres depuis la capitale Varsovie. Trois heures et demi de petites routes, régionales parfois, communales souvent. Même le GPS ne sait plus trop où il est, ni comment nous guider.

Eglise orthodoxe dans la région de Podlachie (copyright VL)

Eglise orthodoxe dans la voïévodie de Podlachie (copyright VL)

Au fil des kilomètres, des bulbes poussent sur les églises, les croix mutent. Petit à petit l’architecture des maisons se transforme pour laisser place à de charmantes petites demeures en bois foncé, semblant tout droit sorties de contes de fées qu’on imagine volontiers fréquentés par des babouchki aux robes colorées et aux foulards surannés.

Les villages pittoresques défilent les uns après les autres. Le temps semble s’y être arrêté et nous invite à faire de même. On ne peut s’empêcher de se demander ce que les habitants font, de quoi ils vivent – alors que de toute évidence, la pauvreté n’est pas maîtresse en ces lieux.

Maison en bois typique de la région de l'est de la Pologne (copyright VL)

Maison en bois typique de l’est de la Pologne (copyright VL)

Les maisons sont modestes mais soignées, à l’image des villages fiers de présenter leur histoire et surtout leur patrimoine naturel sur des panneaux en bois décorés le long de la rue principale. On croise peu de gens. Le dimanche, ils vont à la messe. Le dimanche, les magasins sont fermés. Le dimanche, les gens se rencontrent les uns chez les autres. Cette quiétude est envahissante. Elle n’ennuie pas. Elle est photogénique. On voudrait tout prendre en photo : les maisons, les églises, les petits cimetières, les maigres troupeaux, les cigognes et leurs nids géants, la nature paisible, apaisée et apaisante.

On se sent si bien ici dans cette atmosphère qui nous est étrangère. On voudrait tout prendre en photo. Pour ne rien oublier. Pour ne pas en perdre une miette. Pour ramener de ce bien-être chez nous, dans notre grande ville qui grouille de gens, qui grouille d’activité, qui grouille de bruits. Pour le montrer à nos amis. Mais est-ce que ça se montre le bien-être ? Est-ce que ça se partage sur écran de téléphone la quiétude ?

Quand on arrive à Bialowieza par la seule route qui y mène – celle de Hajnowka, encore un nom sorti de contes de fées fréquentés par des babouchki aux robes colorées et aux foulards surannés –, on est happé par l’atmosphère unique de cette bourgade de 2 000 habitants. Ni les 130 000 touristes qui viennent chaque année (re)découvrir la beauté de sa forêt primaire et espérer apercevoir le roi des lieux : le bison d’Europe, ni les expéditions de scientifiques venant, des quatre coins de la planète, étudier la diversité de la faune et la richesse de la flore locales ne perturbent la vie de Bialowieza.

Entrée du Parc du Palais  (park Palacowy)

Entrée du Parc du Palais (Park Palacowy)

Ici ce sont les visiteurs qui s’adaptent au rythme local. Qui se mettent au pas. Au pas de randonneurs. Ici, la 3G est défaillante et le wifi n’est pas le meilleur ami de l’homme. Ici, on se lève au milieu de la nuit pour aller contempler la nature, des heures durant, par tous les temps, à chaque saison. Ici, les habitants connaissent le nom des oiseaux aussi bien que celui des champignons. Ici, on loue la force des chênes et la longévité des tilleuls. Ici, on vénère Dame nature et on respecte son écosystème. Ici, les gens sont ouverts, « comme les portes de leur maison » disent-ils. Ici on aime à communier avec la nature et avec les hommes. Et quand vient l’heure de partir, on comprend que ce que Bialowieza a de plus précieux à offrir aux touristes qui se sont donnés la peine de venir jusqu’ici, ce n’est pas une rencontre avec ces majestueux bovins dans leur milieu naturel.

Le village de Bialowieza a quelque chose de fascinant. On est ici et déjà ailleurs. Presque plus dans l’Union européenne. Déjà hors du temps.

* Un peu de patience, je publierai au mois d’août ici même mon reportage paru dans le numéro 100 du magazine Paris-Berlin. 

MES COUPS DE CŒURS 

* SUR PLACE :

Le Parc du palais du tsar dont il ne subsiste que le manoir du gouverneur (1845). Le site accueille le Musée du Parc national de Bialowieza, www.bpn.com.pl.

La Réserve stricte accessible uniquement accompagné d’un guide licencié.

La Réserve d’exposition des bisons, www.bialowieza-info.eu.

Le chemin des chênes royaux (Szlak dębów królewskich), http://www.bialowieza-info.eu/pl/deby.php. Un sentier améné d’un kilomètre au milieu de la forêt, où des chênes centenaires portent les noms des souverains polonais et lituaniens qui venaient, jadis,  chasser sur ces terres.

L’église orthodoxe Saint Nicolas renfermant des iconoclastes uniques. 

La rue Waszkiewicza pour une promenade, le plaisir de voir des maisons typiques de la région.

* HORS DES SENTIERS :

Le salon de thé Wejmutka, www.wejmutka.pl, propose un large choix de thé dans un cadre feutré. La chatte des lieux, Bodzia, caline personnellement les visiteurs.

Rue Waszkiewicza, le restaurant Stoczek, www.stoczek1929.pl, et son cadre d’une pittoresque élégance propose une fine cuisine régionale. L’établissement propose aussi des chambres. L’artiste Mariusz Dydo y expose et vend ses bisons en porcelaine peints à la main, des pièces uniques, très beau souvenir à (s’)offrir.

* À LA CROISÉE DES CHEMINS :

La région est fière de sa diversité culturelle et religieuse. Chaque année, lors du dernier weekend de juillet, le festival Peretocze anime Bialowieza avec des concerts en plein air présentant les 9 cultures cohabitant dans la région.

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